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Le sortilège du Grand Maja

lundi 4 janvier 2016

Préface de Denis Grozdanovitch

                   Le sortilège du Grand Maja

Je ne parvenais pas à décider si la lumière était celle de l’aube ou du crépuscule, la seule chose que savais était que je marchais depuis un certain temps dans un quartier désert de Venise et, me semblait-il, non loin du bassin de L’Arsenal …Or au moment le plus inattendu, je débouchai sur une placette où, debout sur la margelle d’un vieux puits à torsades, un Arlequin vocalisait avec brio pour une petite assemblée de chats assis en rond. Je demeurai là, moi aussi, envoûté par le charme de cette voix de contre-ténor interprétant – avec maestria, il faut le dire – ce que je crus identifier comme un chant de gondoliers, lorsque un grand escogriffe nanti d’un masque à long nez pointu, m’ayant attiré un peu à l’écart, me chuchota en italien : 

– Balthazar aimerait vous consulter à propos d’une situation tortueuse…

– Comment cela ?

– Suivez-moi, vous comprendrez.

Après quelques détours dans le labyrinthe des ruelles adjacentes, juste à l’aplomb d’un petit pont enjambant un rio à l’eau glauque et tremblante, juché sur une barge, elle-même amarrée à un pieu multicolore, un rhinocéros blanc était penché sur un échiquier, visiblement absorbé par le jeu. En face de lui, assis sur un prie dieu retourné, un prêtre en soutane, coiffé d’un chapeau à fanfreluches, se penchait lui aussi sur la position des figurines de bois. 

Le personnage masqué me dit alors, désignant le rhino :

– Balthazar se demande si, dans cette position, il doit attaquer où défendre. Pouvez-vous me refiler le tuyau discrètement sans que le padre nous entende ? 

– C’est-à-dire… Balthazar comprend donc l’italien ?

– Sachez, mon cher ami, que Balthazar peut tout comprendre, la question n’est pas là… en l’occurrence nous communiquons, lui et moi, à l’aide d’un code secret. Cependant, la triste vérité, il faut le confesser, est que Balthazar est atrocement anti-clérical et de surcroît fort mauvais perdant. Il est donc prêt à tout, même à tricher… pour l’emporter contre le padre Gesualdo !

– J’aimerais bien l’aider, m’entendis-je alors répondre, mais cette configuration est d’une complexité qui me dépasse, je ne saurais être d’aucune aide.

– C’est bien ce que craignais, dit brutalement le masque, je savais que vous n’étiez qu’un cabotin incompétent. Je parie que, par ailleurs, vous ne savez pas même jouer correctement du bandonéon.

– Effectivement, dis-je, navré de vous décevoir.

– Oh, pour ça ! Aucun souci ! En tant que vénitien de très vieille souche, je suis rodé à toutes les désillusions possibles et imaginables, simplement, je trouve cela très dommage pour vous, un point c’est tout ! Maintenant, souffrez que je vous abandonne à votre lamentable sort.  Il faut absolument que je tire Balthazar de ce guêpier… Mais avant de persévérer dans vos errances poético-littéraires, laissez-moi vous dire une chose : la vie est courte,certes, mais la nuit est longue ! 

Ayant proféré cela sur un ton sentencieux, il disparut comme par enchantement au coin d’une ruelle.

Je demeurai un bon moment au même endroit, un peu abasourdi, puis je fus repris par le mouvement glissant qui m’avait mené jusque-là … C’est alors que sur le parvis d’une église monumentale à l’aspect exagérément baroque (comme il n’en existe aucune dans Venise, à ma connaissance…) je fus abordé par une créature échevelée, d’une beauté certaine mais surannée (on eut dit une égérie baba-cool des années soixante-dix, du temps du fameux « retour à la terre »), laquelle me proposa de la suivre jusqu’au palais Cifarini, afin d’y assister – dit-elle avec une emphase démodée – à une séance de « catoptromancie supérieure ». 

J’acceptai avec empressement bien sûr et nous passâmes plusieurs ponts franchissant des canaux, suivîmes plusieurs ruelles, dûmes emprunter une venelle si étroite, entre deux hauts murs aveugles, que lorsque nous y fûmes confrontés à un long échassier arrivant en sens inverse (masqué à la mode vénitienne, comme il se doit, et tenant en laisse un bébé crocodile tout à fait débonnaire), nous dûmes nous coller au mur de profil pour leur livrer passage. Enfin, nous arrivâmes à la monumentale porte du palais Cifarini qu’Esmeralda (elle m’avait entretemps avoué son prénom) ouvrit à l’aide d’une énorme clef – qui devait bien peser bien dans les deux kilos ! La porte pivota lentement en grinçant et nous pénétrâmes dans un jardin à la végétation luxuriante, parsemé de statues et de bassins – au creux desquels tremblaient des jets d’eau – et dont l’extrémité donnait sur le grand canal, pour l’heure couvert d’une brume épaisse. 

C’est alors qu’une des statues nous adressa la parole :

– Georges vous attend là-haut pour la séance, dit-elle d’une voix flutée, mais je dois vous avertir que vous risquez de vous perdre auparavant dans l’imbrication des nombreuses pièces… (sa voix faiblit curieusement comme celle d’une poupée mécanique aux ressorts épuisés)… heureusement,  je crois que… Léonardo saura vous condui… (et là, la voix s’interrompit net). Alors, comme elle l’avait annoncé, le chat Léonardo surgit de derrière le socle et nous précéda. Je remarquai avec stupéfaction qu’il était pourvu de deux petites ailes repliées sur le dos.

Esmeralda me dit :

– Dans le vieux Venise les lions domestiques ont disparus, mais les chats ailés les remplacent. Ils surgissent quand la parole vient à manquer aux statues bavardes…

Je résolus de ne plus m’étonner de rien ; conduits par le chat, nous parvînmes donc jusqu’à une salle très haute de plafond, et sous les lambris de laquelle volaient, en pépiant – de façon exubérante – des groupes d’oiseaux exotiques aux longues pattes filiformes. C’est alors que dans l’un des coins de cette salle – magnifiquement décorée par ailleurs – j’aperçus Georges se tenant debout face à un immense miroir dans lequel il semblait scruter intensément son propre reflet. Il psalmodiait en même temps, à voix basse, une sorte de litanie énigmatique :

– …glisser doucement dans la nuit, juste un léger souffle… les premières fois on ne va pas bien loin, le grand voyage arrivera à son heure… s’exercer pour ne pas être pris au dépourvu… dans ce presque silence, des chuchotements, un froissis de paroles… les mots nous environnent, on peut presque les toucher… mais ils s’écartent sur notre passage… et tous ces oiseaux qui veulent nous signifier leur rêves de grands migrateurs… Ah ! Oui ! Mais l’oracle nous l’avait bien recommandé : il nous faut absolument apprendre le langage des oiseaux !

Esmeralda me glissa alors :

– Georges lit dans le miroir la météorologie présente de nos états d’âmes, c’est très exactement cela qu’on appelle la catoptromancie ! Mais il y a toutes les chances pour qu’une fois sorti de sa transe, il vous révèle une chose décisive.

En effet, lorsque je m’approchai, Georges, s’extirpant de sa contemplation, s’adressa à moi le plus naturellement du monde – un peu comme si nous nous étions quittés un instant auparavant :

– Tu vois Denis, je suis revenu dans la demeure de mon enfance et je m’y abandonne au pur présent. J’observe les craquelures du temps, la peinture qui s’écaille, les lambeaux de papier peint qui baillent, les ombres fantômes d’anciens tableaux. Regarde, la tache d’humidité s’étend maintenant jusqu’à la porte, dessinant de nouveaux continents à explorer, là, deux îles se sont rejointes, ici une autre est apparue, au contour plus sombre. Et là-bas, si tu peux le voir, un rideau jaune frissonne à la fenêtre du palais d’en face, et d’un seul coup, si nous le voulons bien, nous voici sur le rivage du Lido à regarder l’eau trémulante de la lagune… saisis-tu bien maintenant ce qui est en jeu ?

– Oui, enfin, plus ou moins… j’entends bien tout ce que tu me dis, mais je ne comprends toujours pas la raison de ma présence ici.

– Ah ! Mais tu n’as donc pas compris, mon petit vieux ? C’est pourtant évident : tu as intégré un rêve de Daniel Maja ! Je ne saurais trop te dire pa

quelle opération alchimique, d’ailleurs… Peut-être as-tu passé trop de temps à regarder ses dessins et as- tu été aspiré comme tant d’autres avant toi ? C’est ce qui advient communément à ceux qui se laissent capter insidieusement par son imaginaire – lequel est assez puissant, sache-le, pour ensorceler les plus récalcitrants… D’ailleurs, regarde-moi, c’est aussi ce qui m’est arrivé, car, avant de rencontrer Daniel, vois-tu, j’étais un être tout à fait banal, promis à une petite vie de routine monotone, et puis voilà, je me suis perdu un jour dans Saint-Mandé, j’ai rencontré Danile qui, de fil en aiguille, m’a montré ses dessins et sans m’en rendre compte je suis devenu sa créature favorite… Bien content de l’être, remarque bien ! Mais… j’y pense…  Il ne tient qu’à toi, si tu le veux, de rejoindre la petite troupe des rêveurs creux et ubiquistes qui ne subsistent plus que dans la cervelle de Daniel – la seule chose est que pour être à la hauteur d’un tel défi, il te faudra sans doute faire un effort pour développer ta lucidité onirique – encore un peu faible malgré tout… –  et aussi raffiner un tantinet ton humour un peu poussif…

– Chouette ! dis-je sans réfléchir, tout à fait d’accord ! Surtout par les temps qui courent, car au moins, dans les dessins de Daniel, on peut encore s’amuser de tout. Il réussit à nous faire sourire là où nous serions tentés de sombrer dans l’amertume. C’est encore la meilleure façon de résister à la sinistrose ambiante. Oui, tout à fait décidé à tenter l’aventure et prêt à tous les efforts pour m’améliorer, m’écriai-je, pour finir…

Cependant, à cet instant d’euphorie, mon chat Ricardo, qui n’arbore aucune aile sur le dos, hélas, bondit lourdement sur mes genoux et m’éveilla de ma courte sieste d’après-midi. J’étais dans ma petite chambre, au huitième étage, à la Porte de Saint-Cloud, un album des dessins de Daniel Maja tombé à mes pieds. Je dus ravaler ma déception. 

Pourtant, quelques instants plus tard, alors que je buvais mon thé à petits coups mélancoliques, on sonna à la porte. J’allai ouvrir : c’était Georges ! Il me proposait de l’accompagner pour entendre un concert pour alphorn, clavier intempestif, saxophone baryton, bandonéon, guimbarde celtique et harpes atmosphériques qui avait lieu au théâtre des Champs Elysées. Nous prîmes le 72 jusqu’à l’Alma et je dus lui avancer un ticket, car, fraîchement émoulu de l’univers « danilo majique », Georges n’avait nullement anticipé, bien entendu, cet aspect trivial du réel contraignant.

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