La vie brève |

938. Abdul Abbas

vendredi 13 décembre 2019
A matines, lorsque les cloches sonnèrent, on nous mena voir l’éléphant blanc. On prétendait que c’était le descendant d’Abdul Abbas, l’éléphant albinos offert à Charlemagne par Haroun al Rachid, qu’Isaac, un marchand juif, avait convoyé jusqu’à Aix la Chapelle.
Une douce pente vers la mer permettait au pachyderme de se baigner, on le brossa, le sécha, on l’enduisit d’onguents rares et exotiques. On nous fit l’honneur du palanquin d’ébène et d’ivoire.
Nous saluâmes la foule qui s’était amassée sur le quai, nous répondîmes aux vivats et aux cris.
Bientôt la Procession vint à notre rencontre, prêtres en dalmatiques safran, les fraternités des contras, les pénitents gris et les rouges, les pèlerins de Jérusalem et la Garde Templière, tous entonnant les Hymnes.
La Bénédiction dans toutes les langues de la chrétienté fut l’ultime cérémonie de la journée.
Le lendemain, au lever du jour, nous prîmes le large.
A notre retour, nous apprîmes que la peste s’était déclarée dans la cité et qu’Abdul Abbas était mort d’abandon, de neurasthénie et de pneumonie. Sa peau, tannée, couvre les murs du salon d’apparat de la Casa Polifonico qui fut la demeure consulaire de notre libre et helvète République.
Georges M. relisant son journal de voyage, songea par anticipation de quelques siècles plus tard, à la vie de Siam*, l’éléphant d’Asie, ex vedette du cirque Knie, puis du zoo de Vincennes, tournant en rond dans quelques centaines de mètres carrés, fissures aux pattes, des abcès purulents, mort à 53 ans, euthanasié, on le dépouilla de sa peau (60m2), qui fut tannée puis montée sur une structure en plastique, « réincarné » et exposé dans la grande Galerie de l’Evolution du jardin des Plantes à Paris
Ainsi va le Karma, de celui dont le soigneur André Boitard disait: « Siam était souvent triste »


*voir le magnifique album illustré par François Place « Siam » paru chez Rue du Monde

Un commentaire sur “938. Abdul Abbas”

  1. Chaboud Jack dit :

    Heureusement, le Marsupilami est un animal heureux, mais le Marsupilami n’existe pas.
    Jack Cha

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