La vie brève |

988. Jardin (I)

mercredi 13 mai 2020
Le square Richard Brautigan est fermé.
Georges s’est appuyé sur la grille. Le square ne s’appelle pas ainsi, Georges lui donne des noms selon le temps, la lumière, son humeur, les moments de la journée. Hier, c’était Thurber, un dessinateur du New-Yorker, des buissons s’étaient affaissées et semblaient des chiens mouillées à peine ébauchés, c’est comme les noms des rues, Georges les attribue au gré de ses promenades: rue de la palette de Bonnard, impasse du soldat Schweik parce que toute sinueuse, rue Diogène pas très éclairée, rue du carabe doré, ou de la pêche à la mouche, Jacques Lacarrière dans son « chemin faisant, inventait ainsi des étymologies fantaisistes aux toponymes, ça soutenait la marche.
Et puis, Georges a vu le chat, il marchait en patron des lieux, jaugeant les coins ombreux ou les taches de soleil, il a vu Georges, n’en laisse rien paraitre. 
Une nymphe sous l’acacia a des fleurs fanées sur la tête et Georges imagine le Pierre Lalonde, fantassin, fauché à 21 ans lors de l’offensive Nivelle, 1915, en Champagne, assis sur le banc à coté, il le voit regardant la dame toute nue, il se chauffe au soleil, il y a le parfum du chèvrefeuille, il rêve à la bière fraiche prochaine, à la terrasse du Sapeur Camembert.
Le chat est revenu, s’est assis au milieu de l’allée, il se lèche. S’il se gratte l’oreille avec la patte gauche, il pleuvra comme dans les contes du Chat perché de Marcel Aimé, et Georges devra déguerpir.
Alors Georges s’en va.

4 commentaires sur “988. Jardin (I)”

  1. Jean Perrot dit :

    Se laisser prendre par la couleur…
    Et rêver…

  2. yro dit :

    En ce moment le parc est fermé. Au crépuscule, les statues prennent chair, descendent de leur socle et dansent. Le chat le sait. C’est un satyre déguisé.

  3. Chaboud Jack dit :

    Il y a dix ans je ne savais pas grand chose de Richard Brautigan, et puis j’ai lu « L’avortement », « La pêche à la truite en Amérique », « Un privé à Babylone », et je suis tombé sous le charme de cet homme et son écriture légère, drôle, mais inquiéte.

    A propos de Nivelle, ce jugement de l’époque « Attaquons, attaquons comme la lune ! ».

    Merci à Georges et ses fantaisies.

    Jack

  4. Daniel Trouillot dit :

    Mon grand-père traitait Nivelle de « boucher ». Avec raison. Cela laisse indifférent le chat chez lequel nous habitons. Il nous tolère avec majesté. Rêveries d’enfance. Merci Daniel. Magnifique dessin.

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